Psychogénéalogie | Psychanalyse Transgénérationnelle
SILO 1 — FONDEMENTS & CONCEPTS THÉORIQUES
22 juin 2026 à 12:37:00
La névrose de classe

Il y a une souffrance dont on parle peu en psychologie — non pas parce qu'elle est rare, mais parce qu'elle est inconfortable à nommer. C'est la souffrance de celui qui a "changé de classe". Qui est né dans un milieu modeste et a accédé à un autre monde — par les études, le travail, le mariage, la chance. Qui devrait être heureux, et qui ne l'est pas tout à fait. Qui réussit, et qui se sent imposteur. Qui a quitté sa famille d'origine — géographiquement, socialement, culturellement — et qui n'appartient vraiment ni au monde d'où il vient, ni à celui où il est arrivé. C'est ce que certains auteurs, dont Vincent de Gaulejac, ont nommé la névrose de classe.
Dans le cabinet, je rencontre cette souffrance régulièrement. Elle se présente souvent déguisée — en syndrome de l'imposteur, en dépression inexpliquée, en conflits conjugaux avec un partenaire d'un autre milieu, en culpabilité de réussir. Mais au fond, c'est toujours la même question : peut-on se construire une identité qui traverse les frontières sociales sans se perdre dans le passage ?
Vincent de Gaulejac et la sociologie clinique

Vincent de Gaulejac, sociologue et directeur du laboratoire de changement social à Paris, a développé dans les années 1980-1990 une approche originale qu'il appelle la sociologie clinique — une discipline qui croise la sociologie, la psychanalyse et les sciences de l'organisation pour comprendre comment les déterminismes sociaux s'inscrivent dans les psychismes individuels.
Son concept central est précisément la névrose de classe — cette configuration psychique particulière qui se produit quand un individu effectue une mobilité sociale ascendante significative. Dans son ouvrage La névrose de classe (1987), de Gaulejac montre comment ce passage crée une double appartenance impossible, une identité déchirée entre deux mondes, et une souffrance psychique réelle qui mêle honte sociale, culpabilité envers les siens, sentiment d'imposture et difficulté à occuper pleinement sa nouvelle place.
Le déchirement identitaire du "transfuge de classe"

Didier Eribon, dans son autobiographie Retour à Reims, a mis des mots d'une précision douloureuse sur cette expérience. Le transfuge de classe est quelqu'un qui a changé de monde — et qui découvre, une fois arrivé dans le nouveau, qu'il a laissé quelque chose d'essentiel dans l'ancien. Une façon d'être, un rapport au corps et au langage, une certaine densité du réel que les classes populaires ont souvent de façon plus directe que les classes cultivées.
Le transfuge de classe vit une forme de deuil permanent. Deuil de son milieu d'origine — dont il s'est séparé, parfois radicalement — et deuil d'une appartenance au nouveau milieu qui reste toujours un peu fragile, toujours susceptible d'être remise en question. Il est un étranger dans les deux mondes — trop "arrivé" pour les siens, trop "de là-bas" pour les autres.
La honte sociale : moteur et poison

Au cœur de la névrose de classe, il y a la honte. La honte de ses origines — qui a souvent été le moteur de la mobilité sociale, la force qui a poussé à partir, à "s'en sortir", à devenir autre chose. Et paradoxalement, la honte d'avoir eu honte — cette honte de la honte qui se retourne contre soi-même, qui prend la forme d'une culpabilité envers ceux qu'on a "abandonnés" ou "trahis" en partant.
Cette honte est rarement consciente. Elle se manifeste plus souvent sous forme de comportements — la façon dont on cache son accent d'origine, dont on évite de parler de sa famille à ses collègues, dont on se sent mal à l'aise lors des visites dans la maison familiale, dont on sur-compense en affichant une désinvolture excessive ou une modestie ostentatoire. Elle se manifeste aussi dans le corps — des crispations, des malaises, des tensions qui apparaissent dans certains contextes sociaux et que le patient comprend rarement comme de la honte.
Le lien avec la psychogénéalogie

La névrose de classe a une dimension transgénérationnelle évidente. Elle ne concerne pas seulement l'individu qui a changé de classe, mais toute sa lignée — les générations de manque, de privation, de honte sociale qui ont précédé. Quand quelqu'un réussit après des générations de pauvreté, il ne porte pas seulement son propre succès. Il porte aussi la honte accumulée de ses ancêtres, leur sentiment de ne pas valoir, leurs rêves avortés, leurs renoncements forcés.
Ce poids transgénérationnel explique pourquoi la névrose de classe résiste souvent aux thérapies classiques. On peut travailler sur la honte individuelle, sur le syndrome de l'imposteur, sur la relation aux parents — et ne pas toucher à la couche plus profonde, celle de la honte sociale héritée sur plusieurs générations. C'est là que le travail psychogénéalogique devient irremplaçable : en remontant dans l'arbre, en comprenant d'où vient cette honte, en reconnaissant les ressources et les forces qui ont coexisté avec la pauvreté ou la marginalité, on peut progressivement se réconcilier avec une lignée qu'on a parfois voulu renier — et trouver dans cette réconciliation une solidité identitaire que l'ascension sociale seule ne peut pas donner.
Mots-clés : névrose de classe, transfuge de classe, Vincent de Gaulejac, Didier Eribon, honte sociale, mobilité sociale, syndrome de l'imposteur, psychogénéalogie, identité, transgénérationnel