Pourquoi dit-on faire son deuil ?
- Cedric Aupetit

- 22 juil. 2025
- 3 min de lecture

Le deuil est une expérience universelle, pourtant l'expression "faire son deuil" soulève de nombreuses interrogations. Que signifie réellement cette formule consacrée ? Pourquoi utilise-t-on ce verbe "faire", comme s'il s'agissait d'une tâche à accomplir ? Décryptons ensemble les origines et la profondeur de cette expression qui traverse les générations.
L'origine de l'expression "faire son deuil"
L'expression "faire son deuil" puise ses racines dans le latin "dolere", qui signifie "souffrir". Historiquement, le deuil était perçu comme un travail psychique nécessaire, d'où l'utilisation du verbe "faire". Cette notion de travail a été théorisée par Sigmund Freud dans son essai "Deuil et mélancolie" (1917), où il décrit le processus comme un effort conscient et inconscient pour accepter la perte d'un être cher.
Dans nos sociétés, dire "faire son deuil" implique un cheminement actif plutôt qu'une attente passive. Cette conception reconnaît que la personne endeuillée doit traverser différentes étapes émotionnelles pour intégrer la perte et continuer à vivre. Le verbe "faire" suggère une démarche volontaire, même si le processus reste largement émotionnel et involontaire.
Pourquoi dit-on faire son deuil ? Une question de processus psychologique.
Comprendre pourquoi on dit "faire son deuil" nécessite d'examiner les mécanismes psychologiques à l'œuvre. Le deuil n'est pas un état statique mais une transformation progressive de notre relation à la personne disparue. Cette transformation exige un investissement émotionnel considérable.
Le psychiatre Elisabeth Kübler-Ross a identifié cinq phases du deuil : le déni, la colère, le marchandage, la dépression et l'acceptation. Ces étapes illustrent pourquoi le deuil est un "faire" : chaque phase requiert une adaptation psychologique spécifique. La personne endeuillée doit progressivement reconnaître la réalité de la perte, ressentir la douleur, s'adapter à un environnement où le défunt est absent, et finalement trouver une place durable pour cette relation dans sa mémoire.
La dimension transgénérationnelle du deuil
Le deuil possède également une dimension transgénérationnelle souvent méconnue. Les deuils non résolus ou pathologiques peuvent se transmettre à travers les générations familiales, créant ce que les psychogénéalogues appellent des "fantômes familiaux". Un ancêtre dont le décès n'a pas été pleuré correctement peut laisser une empreinte psychique qui affecte ses descendants.
Cette transmission transgénérationnelle se manifeste par des symptômes variés : angoisses inexpliquées, dates anniversaires problématiques, répétitions de scénarios de vie similaires. Certaines familles portent le poids de deuils collectifs liés aux guerres, déportations ou migrations forcées. Ces traumatismes non élaborés peuvent générer des loyautés familiales invisibles, où les générations suivantes tentent inconsciemment de "réparer" les deuils inachevés de leurs ancêtres.
Les rites et rituels : accompagner le travail de deuil
Les sociétés humaines ont toujours créé des rituels pour encadrer le deuil. Ces cérémonies funéraires, périodes de deuil codifiées et commémorations anniversaires servent de structure au processus psychologique. Elles donnent un cadre temporel et social à ce "faire", transformant une souffrance individuelle en expérience partagée.
Dans certaines cultures, le deuil suit des protocoles stricts : vêtements spécifiques, durées déterminées, interdits temporaires. Ces prescriptions sociales aident paradoxalement la personne endeuillée en balisant son chemin. Elles légitiment la souffrance et autorisent son expression publique, facilitant ainsi le travail psychique nécessaire.
Conclusion : accepter le temps du deuil
"Faire son deuil" n'est donc pas une simple formule mais l'expression d'une réalité psychologique profonde. Ce travail émotionnel demande du temps, de la patience et souvent un accompagnement bienveillant. Respecter son propre rythme, honorer ses émotions et, si nécessaire, consulter un professionnel sont autant de façons de traverser sainement cette épreuve universelle. Le deuil transforme mais n'efface pas : il nous apprend à vivre autrement avec l'absence, tout en préservant la mémoire de ceux qui nous ont quittés.


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